Renforcer la capacité d'agir des malades
Pairémulation et savoirs expérientiels : apprendre entre pairs pour choisir sa vie
Vivre avec un handicap ou une maladie chronique conduit à développer des connaissances que l’on ne trouve pas toujours dans les livres. Partagées et discutées entre personnes concernées, ces connaissances peuvent aider à agir, à faire ses propres choix et à prendre davantage sa place dans la société.
Comment ce partage fonctionne-t-il ? Que signifie la pairémulation ? Et comment une expérience personnelle peut-elle devenir un savoir utile à d’autres ?
La pairémulation : découvrir ses possibilités auprès d’autres personnes
La pairémulation repose sur le partage d’expériences entre personnes en situation de handicap, dans une perspective d’autonomie et de libre choix.
Rencontrer une personne qui a traversé des difficultés comparables peut permettre de découvrir des solutions, de mieux connaître ses droits ou de retrouver confiance dans ses possibilités. Il peut s’agir d’organiser son quotidien, de poursuivre des études, de vivre dans son propre logement, de travailler, de devenir parent ou de participer à la vie collective. La personne qui partage son expérience n’a pas vocation à devenir un modèle à reproduire. Son parcours ouvre des pistes que chacun reste libre d’explorer, d’adapter ou d’écarter.
L’enjeu est de permettre à chacun de construire ses propres choix, à partir de ce qui compte pour lui.
Une histoire liée au droit de décider pour soi
La pairémulation s’inscrit dans l’histoire du mouvement pour la vie autonome, développé par des personnes handicapées revendiquant la maîtrise des décisions qui concernent leur existence.
Dans son article consacré à l’histoire de la pairémulation en France, la sociologue Ève Gardien situe l’apparition du terme français en 1994, lors des premières journées nationales pour la vie autonome organisées par le Groupement français des personnes handicapées.
Cette histoire rappelle une idée essentielle : les personnes concernées détiennent des connaissances indispensables pour comprendre leurs situations et construire les réponses qui leur conviennent.
Avoir besoin d’aide au quotidien reste compatible avec le fait de diriger sa vie. L’autonomie concerne aussi la possibilité de choisir ses activités, ses relations, ses soutiens et son lieu de vie.
Pair-aidance et pairémulation : des approches proches
La pair-aidance et la pairémulation ont en commun de s’appuyer sur l’expérience vécue et sur la relation entre personnes ayant connu des situations comparables. Leurs usages varient selon les secteurs, les associations et les collectifs. On peut toutefois retenir quelques repères :
-
La pair-aidance désigne généralement un soutien fondé sur une expérience vécue en partie commune.
-
La pairémulation porte plus explicitement l’héritage du mouvement pour la vie autonome, avec une attention aux droits, aux possibilités de choix et à la participation sociale.
Ces approches peuvent se rejoindre dans les pratiques. Le plus utile est de regarder comment la relation se construit et quelle place elle laisse aux décisions de la personne accompagnée.
Ce que l’expérience permet d’apprendre
Vivre une situation au quotidien conduit à développer des façons de faire, à identifier des obstacles et à repérer ce qui aide réellement.
Par exemple :
-
reconnaître les signes de fatigue et adapter son rythme,
-
expliquer ses besoins à un professionnel,
-
organiser une aide humaine en respectant son intimité,
-
préparer un déplacement en anticipant les obstacles d’accessibilité,
-
trouver sa manière de parler du handicap à ses proches.
Ces connaissances constituent des savoirs expérientiels : des savoirs élaborés à partir de l’expérience, de l’observation, de la réflexion et des échanges. Le vécu est leur point de départ. Leur construction suppose aussi un travail pour comprendre ce qui s’est passé, repérer ce qui a été utile et préciser dans quelles circonstances cela pourrait aider quelqu’un d’autre.

La pairjectivité : quand l’expérience prend une portée collective
Comment reconnaître la valeur d’un savoir issu de l’expérience ? Une connaissance doit-elle être valable pour tout le monde pour être utile ?
Ève Gardien propose le concept de pairjectivité pour éclairer ces questions. Il désigne la possibilité de construire des savoirs pertinents pour des pairs partageant certaines expériences, au-delà du seul point de vue individuel, sans leur attribuer une validité universelle.
En confrontant leurs expériences, des personnes peuvent repérer des difficultés récurrentes, discuter leurs interprétations et dégager des connaissances communes.
Prenons un exemple : plusieurs personnes ayant recours à une aide humaine échangent sur la manière de préserver leur intimité. Leurs discussions peuvent faire apparaître des repères partagés : convenir des gestes à l’avance, pouvoir exprimer un refus, préciser ses préférences et les réinterroger lorsque la situation évolue.
Cet exemple illustre comment des expériences individuelles peuvent nourrir une réflexion collective. Il ne suffit toutefois pas que plusieurs personnes soient d’accord pour qu’un savoir soit valable dans toutes les situations : son contexte et ses limites restent à préciser.
La notion de pairjectivité invite ainsi à prendre au sérieux des connaissances dont la pertinence apparaît depuis l’expérience des personnes concernées.
Faire une place à ces savoirs dans la santé participative
La santé participative gagne à reconnaître ce que les personnes apprennent en vivant avec une maladie, un handicap ou des difficultés d’accès aux soins.
Ces savoirs peuvent contribuer à :
-
identifier des besoins peu visibles dans les consultations,
-
concevoir des informations plus proches du quotidien,
-
améliorer les parcours de santé et les accompagnements,
-
former les professionnels à partir de situations vécues,
-
construire des services avec les personnes qui les utilisent,
-
éclairer les décisions collectives.
Pour cela, il faut permettre aux personnes concernées de participer à l’analyse des problèmes, à la conception des réponses et à leur évaluation. Recueillir leur témoignage constitue un point de départ ; leur donner une place dans les décisions prolonge cette démarche.

Des relations entre pairs qui respectent les choix de chacun
Une expérience commune peut faciliter la compréhension et la confiance. Elle ne garantit pas, à elle seule, une relation équilibrée.
Dans son article sur la pairémulation, Ève Gardien évoque notamment les risques d’emprise, de dépendance ou de rivalité, ainsi que les questions de formation et de soutien des intervenants.
Quelques principes peuvent guider les pratiques :
-
respecter la confidentialité et les limites de chacun,
-
laisser la personne libre de ses décisions,
-
reconnaître la diversité des parcours,
-
éviter de présenter sa propre solution comme la seule possible,
-
pouvoir exprimer un désaccord ou mettre fin à la relation,
-
disposer d’un cadre et de soutiens adaptés à l’intervention.
Partager son expérience peut ouvrir des possibilités. La personne reste celle qui décide de ce qu’elle souhaite en faire.


L'essentiel
-
La pairémulation aide à choisir sa vie : le partage entre personnes en situation de handicap ouvre des possibilités, renforce la confiance et favorise l’exercice des droits.
-
Être autonome, c’est pouvoir décider pour soi, y compris lorsque l’on a besoin d’aide au quotidien.
-
L’expérience vécue est une source de savoirs : analysée et confrontée à celle d’autres personnes, elle peut produire des connaissances utiles au-delà du parcours individuel.
-
La pairjectivité désigne des savoirs pertinents pour des pairs partageant certaines expériences, sans prétendre qu’ils soient valables pour tout le monde.
-
Le soutien entre pairs respecte la liberté de chacun : partager son expérience, c’est proposer des pistes et laisser l’autre faire ses propres choix.
Poursuivre la lecture
Éducation thérapeutique du patient
Développer ses connaissances et ses compétences pour mieux vivre avec une maladie chronique.
Comprendre ses droits à l’information, au consentement et à la participation aux décisions de santé.
Groupes d’auto-support et groupes de pairs
Découvrir l’importance du partage d’expérience et du soutien entre personnes concernées.
Associations de patients et santé participative
Explorer le rôle des associations dans l’accompagnement et la défense des personnes concernées.
Sources et repères utiles
Ève Gardien — « La pairémulation dans le champ du handicap : histoire, pratiques et débats en France »
Rhizome, n° 40, novembre 2010.
Un article pour comprendre les origines de la pairémulation, son développement en France et les débats qu’elle soulève.
Lire l’article sur le site de l’Orspere-Samdarra
Ève Gardien — « Pairjectivité : des savoirs expérientiels ni objectifs, ni subjectifs »
Éducation et socialisation, n° 57, 2020.
Un éclairage théorique sur la production de savoirs expérientiels et leur pertinence pour des personnes partageant des expériences comparables.
À propos de cette page
Cette page a été rédigée par Fabrice Boudinet, professionnel engagé dans les champs de la santé, du handicap et de la participation des personnes concernées.
Découvrir mes travaux et engagements · Me contacter
Contenu vérifié et mis à jour le 2 novembre 2026 — Consulter la démarche éditoriale.