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La décision partagée en santé : choisir avec la personne, et non à sa place

 

Décider d’un traitement, accepter une intervention, choisir entre plusieurs options thérapeutiques, organiser un accompagnement ou refuser un soin : ces décisions ne relèvent pas seulement de connaissances médicales. Elles concernent aussi la manière dont chaque personne souhaite vivre, affronter la maladie, préserver son autonomie et déterminer ce qui compte réellement pour elle.

La décision partagée en santé repose sur un principe simple : une décision ne devrait pas être prise pour la personne lorsque celle-ci peut participer à son élaboration.

Le professionnel possède une expertise clinique et scientifique. La personne possède une connaissance irremplaçable de son corps, de son histoire, de ses contraintes, de ses préférences et de son projet de vie. La décision partagée organise la rencontre de ces deux formes de savoir. Elle constitue ainsi l’une des expressions les plus concrètes de la démocratie en santé, de l’empowerment et du partenariat entre patients et professionnels.

Qu’est-ce que la décision partagée en santé ?

 

La décision partagée est un processus au cours duquel une personne et un ou plusieurs professionnels de santé :

  • reconnaissent qu’une décision doit être prise ;

  • examinent les différentes options possibles ;

  • confrontent les données scientifiques disponibles aux attentes de la personne ;

  • discutent des bénéfices, des risques, des contraintes et des incertitudes ;

  • recherchent la décision correspondant le mieux aux préférences et à la situation de la personne.

Il ne s’agit donc ni d’une décision imposée par le professionnel ni d’un choix abandonné au patient après la remise d’une information technique.

La Haute Autorité de santé définit la prise de décision partagée comme un temps d’échange et de délibération au cours duquel sont discutées les différentes options, en tenant compte à la fois des données de la science, de l’expérience des professionnels et des attentes et préférences du patient.

La décision partagée peut concerner :

  • un dépistage,

  • un examen diagnostique,

  • le choix entre plusieurs traitements,

  • une intervention chirurgicale,

  • la surveillance d’une maladie,

  • les modalités d’un accompagnement,

  • l’organisation des soins à domicile,

  • un programme d’éducation thérapeutique,

  • la limitation ou l’arrêt d’un traitement,

  • les décisions relatives à la fin de vie.

Elle est particulièrement importante lorsque plusieurs options médicalement raisonnables existent et qu’aucune ne s’impose avec évidence.

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Du consentement à la délibération

 

Le consentement libre et éclairé constitue un droit fondamental. Aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être réalisé sans le consentement de la personne, et celui-ci peut être retiré à tout moment. Mais recueillir un consentement ne suffit pas toujours à garantir une véritable participation.

Un patient peut avoir signé un document sans avoir réellement compris les options disponibles. Il peut accepter une proposition parce qu’il n’ose pas contredire le professionnel, parce qu’il pense ne pas avoir le choix ou parce que les conséquences pratiques de la décision n’ont pas été abordées.

La décision partagée va donc plus loin que le consentement. Elle suppose que la personne puisse :

  • comprendre qu’un choix existe ;

  • recevoir une information loyale et accessible ;

  • poser des questions ;

  • exprimer ses priorités ;

  • faire connaître ses hésitations ;

  • disposer, lorsque la situation le permet, d’un temps de réflexion ;

  • accepter ou refuser une proposition ;

  • revenir sur une décision lorsque celle-ci est réversible.

Le Code de la santé publique affirme que toute personne prend, avec le professionnel de santé et compte tenu des informations et préconisations qu’il lui fournit, les décisions concernant sa santé. Cette formulation introduite par la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades rompt avec une conception strictement paternaliste de la médecine. Elle reconnaît que la décision concernant la santé d’une personne doit être élaborée avec elle.

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Deux expertises qui doivent pouvoir se rencontrer

 

La décision partagée ne nie pas l’expertise du professionnel. Elle la replace dans une relation où l’expérience de la personne est également reconnue.

Ce que le professionnel apporte

 

Le professionnel de santé apporte notamment :

  • ses connaissances médicales et scientifiques ;

  • son expérience clinique ;

  • les résultats des examens ;

  • les recommandations professionnelles ;

  • la présentation des options disponibles ;

  • l’évaluation de leurs bénéfices et de leurs risques ;

  • l’explication des incertitudes ;

  • sa capacité à accompagner la délibération.

Il conserve la responsabilité de ne pas proposer un traitement inutile, dangereux ou contraire aux connaissances scientifiques.

Ce que la personne apporte

 

La personne est la seule à pouvoir dire :

  • ce qui compte le plus pour elle ;

  • les effets qu’elle est prête à accepter ;

  • les risques qu’elle refuse de prendre ;

  • les contraintes compatibles ou non avec sa vie ;

  • la place qu’elle accorde à son autonomie, à son confort ou à la durée de vie ;

  • les conséquences possibles sur son activité, sa famille, sa vie affective ou ses projets ;

  • la manière dont elle vit la maladie et les traitements ;

  • le rôle qu’elle souhaite confier à ses proches.

Deux personnes placées devant les mêmes options médicales peuvent donc prendre des décisions différentes sans que l’une d’elles soit moins rationnelle que l’autre. La décision médicalement possible n’est pas nécessairement la décision humainement acceptable pour chacun.

Les étapes d’une véritable décision partagée

 

La décision partagée n’est pas un entretien supplémentaire venant compliquer la consultation. Elle correspond à une autre manière de conduire l’échange.

1. Reconnaître qu’une décision doit être prise

 

La première étape consiste à signaler clairement qu’il existe un choix. À défaut, la personne peut croire que la proposition du professionnel constitue la seule conduite possible. Certaines situations laissent peu de choix, notamment en cas d’urgence. Même dans ce cas, la personne doit recevoir les informations accessibles et être associée autant que possible à ce qui la concerne.

2. Présenter toutes les options pertinentes

 

Les différentes possibilités doivent être présentées de manière équilibrée, y compris, lorsque cela est médicalement possible :

  • différer la décision ;

  • mettre en place une surveillance ;

  • ne pas entreprendre le traitement proposé ;

  • poursuivre les soins de support ou l’accompagnement sans recourir à une intervention supplémentaire.

Présenter une seule solution puis demander à la personne si elle l’accepte ne constitue pas une décision partagée.

3. Expliquer les bénéfices, les risques et les incertitudes

 

L’information doit être adaptée au niveau de compréhension et aux besoins de la personne. Elle doit porter sur :

  • les bénéfices attendus ;

  • les risques fréquents ou graves ;

  • les contraintes pratiques ;

  • les effets indésirables ;

  • les conséquences possibles de chaque option ;

  • les incertitudes existantes ;

  • les conséquences prévisibles d’un refus.

Les chiffres doivent être expliqués de façon compréhensible. Une succession de pourcentages ou de termes techniques peut informer en apparence tout en empêchant réellement de choisir.

4. Faire émerger les préférences

 

La question n’est pas seulement : « Quelle option choisissez-vous ? ». Il faut d’abord demander :

  • Qu’est-ce qui compte le plus pour vous ?

  • Qu’espérez-vous de ce traitement ?

  • Quelles conséquences vous inquiètent le plus ?

  • Quelles contraintes seraient difficiles à supporter ?

  • De quoi avez-vous besoin pour prendre votre décision ?

  • Souhaitez-vous qu’un proche participe à l’échange ?

  • Préférez-vous décider vous-même, décider ensemble ou vous appuyer davantage sur l’avis du professionnel ?

5. Délibérer

 

Délibérer ne consiste pas à opposer l’avis du médecin à celui du patient. Il s’agit de rechercher ensemble la solution la plus cohérente au regard des connaissances disponibles et des priorités de la personne.Les hésitations, les émotions et les contradictions ne sont pas des obstacles anormaux, elles font partie de toute décision importante.

6. Décider — ou prendre le temps de ne pas décider immédiatement

 

Lorsque la situation le permet, la personne peut avoir besoin :

  • d’un second entretien ;

  • d’un autre avis médical ;

  • d’échanger avec ses proches ;

  • de rencontrer un patient partenaire ;

  • de consulter une association ;

  • de relire une aide à la décision ;

  • de disposer de quelques jours de réflexion.

Décider plus tard peut constituer une décision légitime lorsque l’urgence médicale ne l’interdit pas.

7. Réévaluer la décision

 

Une décision correspond à une situation et à un moment déterminés. Les préférences peuvent évoluer avec la maladie, l’expérience d’un traitement ou un changement dans la vie de la personne. Ainsi, la possibilité de réexaminer la décision doit donc être explicitement prévue.

Informer n’est pas décider ensemble

 

La décision partagée est parfois réduite à une meilleure information du patient. Or l’information, aussi indispensable soit-elle, ne garantit pas la participation. On peut distinguer plusieurs modèles :

Le modèle paternaliste

Le professionnel détermine ce qu’il estime être le meilleur choix et cherche à obtenir l’accord de la personne.

Le modèle de la décision informée

Le professionnel communique les informations nécessaires, puis laisse la personne décider seule.

Le modèle de la décision partagée

Les informations, les préférences, les contraintes et les incertitudes sont mises en discussion. La décision est construite au cours d’une délibération. La décision informée peut sembler respectueuse de l’autonomie, mais elle risque de laisser la personne seule face à une situation complexe. À l’inverse, la décision partagée ne signifie pas que le professionnel se décharge de sa responsabilité.

Partager la décision, ce n’est ni imposer un choix ni abandonner la personne à ce choix.

Les obstacles à la décision partagée

 

La décision partagée est largement reconnue dans les principes, mais sa mise en œuvre demeure inégale.

Plusieurs obstacles peuvent limiter la participation réelle :

  • le manque de temps,

  • l’emploi d’un langage trop technique,

  • l’absence d’outils accessibles,

  • la fatigue, la douleur ou l’anxiété,

  • la crainte de déplaire au professionnel,

  • le sentiment que la décision est déjà prise,

  • la difficulté à reconnaître et à exprimer ses préférences,

  • le manque de coordination entre les professionnels,

  • la pression exercée par l’entourage,

  • l’inégalité d’accès aux différentes options,

  • les contraintes financières, géographiques ou organisationnelles,

  • les représentations négatives associées à l’âge, à la maladie ou au handicap.

Il existe également une différence entre la liberté juridique et la liberté réelle. Une personne peut théoriquement avoir le choix entre plusieurs solutions, mais ne pas pouvoir accéder à celle qu’elle préfère en raison de son lieu de résidence, de ses ressources, de l’absence de professionnels ou d’un accompagnement insuffisant. La décision n’est véritablement partagée que si les options présentées sont réellement accessibles ou si les obstacles à leur accès sont clairement exposés.

Vulnérabilité ne signifie pas incapacité à décider

 

La maladie, le handicap, le grand âge ou les difficultés de communication conduisent encore trop souvent à minimiser la parole de la personne. Pourtant, avoir besoin d’aide pour comprendre ou communiquer ne signifie pas être incapable de participer à une décision, ainsi, avant de conclure qu’une personne ne peut pas décider, il faut rechercher les adaptations susceptibles de soutenir son expression :

  • utiliser un langage simplifié ;

  • proposer des supports en facile à lire et à comprendre ;

  • employer des pictogrammes ou des outils visuels ;

  • recourir à la communication alternative et améliorée ;

  • prévoir un interprète ;

  • organiser plusieurs échanges courts ;

  • choisir un moment où la personne est moins fatiguée ;

  • laisser davantage de temps ;

  • vérifier la compréhension sans infantiliser ;

  • permettre l’accompagnement par une personne choisie.

Il convient donc de distinguer trois choses :

  • la capacité à prendre part à une décision ;

  • la capacité à expliquer oralement cette décision ;

  • les moyens mis à disposition pour permettre son expression.

Dans cette perspective, la décision partagée peut devenir une décision accompagnée : la personne demeure au centre du choix, mais bénéficie des adaptations nécessaires pour exercer effectivement son autonomie.

Quelle place pour les proches ?

 

Les proches peuvent contribuer à la décision en apportant leur connaissance de la personne, en l’aidant à comprendre les informations ou en la soutenant dans une période difficile. Cette participation doit cependant respecter plusieurs conditions :

  • la personne souhaite leur présence ;

  • leur rôle est clairement défini ;

  • leur parole ne se substitue pas automatiquement à celle de la personne ;

  • les éventuels désaccords peuvent être exprimés ;

  • la confidentialité est respectée.

La personne de confiance, lorsqu’elle a été désignée, peut accompagner la personne dans ses démarches, assister aux entretiens médicaux et l’aider à comprendre ses droits et les informations reçues. Mais accompagner ne signifie pas décider à la place de la personne tant que celle-ci peut exprimer sa volonté.

La fin de vie : une épreuve décisive pour la décision partagée

 

La fin de vie rend particulièrement visibles les tensions qui traversent toute décision en santé. Les choix peuvent alors concerner :

  • la poursuite, la limitation ou l’arrêt d’un traitement ;

  • la place des soins palliatifs ;

  • le lieu de vie et de soins ;

  • le soulagement de la douleur ;

  • le maintien à domicile ;

  • la rédaction ou l’actualisation des directives anticipées ;

  • le rôle de la personne de confiance ;

  • les souhaits de la personne lorsque celle-ci ne pourra plus les exprimer.

Dans leur article Démocratie en santé, éthique et fin de vie : quels enjeux pour la prise de décision partagée ?, François Blot, Nora Moumjid, Julien Carretier et Giovanna Marsico rappellent que l’unicité et l’irréversibilité de la fin de vie imposent de respecter les volontés de la personne, sa subjectivité et l’exercice de sa liberté.

Mais cette liberté rencontre des contraintes médicales, institutionnelles et sociales. La décision ne se déroule jamais dans un espace abstrait. Elle dépend des possibilités de prise en charge, de l’organisation du système de soins, de la disponibilité des professionnels, de la présence des proches et des représentations collectives de la maladie, de la dépendance et de la mort. Les auteurs distinguent ainsi trois dimensions de la décision partagée :

Une dimension singulière

La décision concerne une personne particulière, avec son histoire, ses valeurs, ses souffrances, ses espoirs et ses limites.

Une dimension plurielle

La décision mobilise plusieurs acteurs : professionnels, proches, personne de confiance et parfois équipes sociales ou médico-sociales. Cette pluralité peut soutenir la personne, mais elle peut aussi créer des pressions ou des conflits.

Une dimension politique

Les possibilités offertes à la personne dépendent du modèle de santé et de société que nous construisons. L’accès aux soins palliatifs, l’accompagnement à domicile, la reconnaissance des volontés et la réduction des inégalités territoriales relèvent aussi de choix collectifs.

La fin de vie montre ainsi que l’autonomie ne consiste pas à laisser une personne seule décider. Elle suppose de créer les conditions lui permettant d’exprimer une volonté libre, informée et accompagnée.

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De la relation de soin à la démocratie en santé

 

La décision partagée concerne d’abord une situation individuelle. Mais elle ne peut être séparée de la participation collective des usagers.

Si les outils d’information, les parcours de soins et les recommandations sont exclusivement conçus par des professionnels, ils risquent de négliger ce qui importe réellement aux personnes.

La démocratie en santé doit donc intervenir à plusieurs niveaux :

  • dans la consultation, par la décision partagée ;

  • dans les établissements, par la participation des usagers ;

  • dans la conception des parcours, par le partenariat avec les patients ;

  • dans la production des recommandations et outils d’aide à la décision ;

  • dans les politiques publiques, par la représentation collective des personnes concernées ;

  • dans la recherche, par leur participation à la définition des questions et des critères d’évaluation.

L’Organisation mondiale de la santé invite ainsi à passer de soins conçus pour les patients à des soins conçus avec eux.

La décision partagée constitue le niveau le plus concret de ce changement : celui où la participation transforme directement ce qui sera fait — ou ne sera pas fait — dans la vie d’une personne.

Une exigence démocratique et éthique

 

La décision partagée ne supprime ni les incertitudes ni les désaccords. Elle ne garantit pas non plus qu’une solution parfaite puisse toujours être trouvée. Elle impose néanmoins plusieurs exigences :

  • reconnaître la personne comme un sujet et non comme le simple destinataire d’un traitement ;

  • rendre l’information réellement compréhensible ;

  • accepter que les préférences de la personne puissent différer de celles du professionnel ;

  • soutenir l’expression des personnes les plus vulnérables ;

  • ne pas confondre accompagnement et substitution ;

  • rendre visibles les contraintes qui limitent les choix ;

  • maintenir la relation de soin, y compris lorsque la personne refuse une proposition.

La décision partagée n’est donc pas une technique de communication parmi d’autres. Elle traduit une conception du soin fondée sur la dignité, l’autonomie relationnelle et la reconnaissance des savoirs de chacun. Une décision ne devient pas partagée parce que la personne a reçu une information ou signé un consentement. Elle le devient lorsqu’elle a réellement pu comprendre, exprimer ce qui compte pour elle, délibérer et peser sur le choix final.

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Pour aller plus loin

Page rédigée par Fabrice Boudinet et mise à jour le 30 aout 2026

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